WEILER Anne Marie

Posté par LA SCALA RETROUVEE le 4 novembre 2008

*

WEILER Anne Marie

*

weleiram2.jpg

Anne Marie en 67 

   *

Un soir de mai, en rentrant chez moi, j’ai trouvé un message particulier sur mon répondeur. C’était une voix lointaine…Lointaine dans le temps, 35, 40 ans? Lointaine dans l’espace, puisqu’elle venait du midi…Pourtant, je l’ai reconnue tout de suite, le timbre, la couleur, la ligne mélodique, le phrasé qui me parlaient de mes vingt ans… Denise! Denise SCALA! C’était comme tirer sur le fil de mes souvenirs, instantanément, tout s’est mis à défiler…

Et qui dit Denise, dit Jacky

Les Scala!

LA SCALA!!!

Bien sùr, j’ai rappelé tout de suite, et ce fut comme si on ne s’était jamais quittés! J’ai ressenti une telle joie!En un instant, j’ai la politesse exquise, la délicatesse de ces amis, tout fut simple, comme ce qui vient du coeur.Jacky m’a parlé de son projet, du blog installé sur le net et je me suis mise à écrire tout de suite, avec l’envie de retrouver ceux qui restent, de les revoir, pas comme des anciens combattants, mais comme des frères et soeurs avec lesquels j’ai partagé tant de choses, sans bien comprendre encore…

Parmi eux, j’ai d’abord pensé à Jenny avec une infinie tendresse et je me suis demandée comment on pouvait quitter, oublier, les gens qu’on aime? En fait, on ne les quitte pas, on ne les oublie pas, ils sont juste là, derrière un arbre, dans le jardin, on fait quelques pas et on les retrouve… J’espère rencontrer Jenny, qui est à l’origine de ma rencontre avec la Scala!

Ce n’est pas rien!…

Nous nous sommes connues en vacances, Jenny et moi, en juillet 1967. Au retour, elle m’a emmenée à la Scala et présenté « la famille ».

Située au bas de la rue Lacépède et presqu’en face du jardin des plantes, « la boutique » avait une devanture en bois, avec une porte à carreaux en verre dépoli, que rien ne distinguait. Pas de ripolin, de couleurs tapageuses ou d’enseigne lumineuse: le carrefour était discret, il fallait connaître et on y venait par parrainage. Affinités et raisons majeures: rencontrer les autres, tous ces talents confondus, venant des quatre coins de Paris, de la banlieue, de la province et même de l’étranger.

Jacky, maître des lieux, accueillait son monde avec une égale bonne humeur.

Le quartier était une pépinière d’artistes, car, en grimpant quelques centaines de mêtres, on arrivait à la Contrescarpe. Lieu mythique, s’il en est. C’était l’époque « peace and love », les tenues hippies… « Hippie hippie, hippie, hippie… pi! », que chantait Michel DELPECH. On écoutait les Beatles, Donovan, Léonard COHEN, Maurice DULAC et Marianne MILLE, rencontrés plus tard.

C’était l’époque sans sida, sans « no tabac », sans pollution encore, la liberté des corps… Et puis Bach, pourquoi pas?

La Scala ouvrait vers vingt et une heures et Jacky finissait quelquefois son dîner sur le bar, quand je poussais la porte. Je me souviens avoir souvent vu Denise ou Sylvie, jolie rousse, leur fille aînée, descendre ou remonter son assiette. Denise était, parfois, accompagnée de Sophie, leur deuxième fille, bout de chou avec une grosse frange et de grands yeux marrons qui observaient. Son visage était amusant, ouvert, comme sa nature de petite fille. Elle était gaie et drôle, tandis que Sylvie, aux cheveux Botticelli, semblait plus mélancolique, avec l’univers secret d’une fée irlandaise. 

Jacky servait en salle, mais quand la soirée était étale, il quittait son comptoir et s’asseyait à nos tables en prenant sa guitare, jouait aux échecs ou discutait avec nous. Denise, qui travaillait le matin, de bonne heure, et avait charge d’âmes à l’étage, descendait en début de soirée et c’était un plaisir de partager son équilibre et sa sagesse de femme. Elle me faisait du bien, elle était à la fois une amie, une grande soeur dont j’ appréciais la maturité et l’ancrage.

L’endroit n’était pas grand, mais rempli d’esprit et Jacky n’ était jamais débordé, quelles que soient les entrées: ça coulait Méditerrannée… Avec lui, planait l’accent de la guarrigue, du pistou et du serpolet, qui donnaient à Paris le ton du midi où il est retourné…

Denise et Jacky n’étaient pas des gens d’argent, mais des personnes avec une générosité évidente, qu’ils impulsaient au lieu. Ils n’avaient pas ces envies de posséder des biens ou un pouvoir, roulaient dans une voiture bleu marine sans âge, une Simca, je crois, et ils s’en moquaient. De la même manière, les gens qui fréquentaient la Scala, avaient une passion, une discipline, ou bien ils étaient amoureux, ce qui pouvait être un état, mais on n’entendait pas parler d’argent, de quête d’argent. Il y avait une autre manière d’être et la politesse, peut être, de laisser l’obsession au vestiaire. En tous les cas, cela ne sous-tendait pas les rapports. Les relations ne s’établissaient pas pour un intérêt financier quelconque, mais grâce au partage d’affinités, aux passions et chacun était reçu. 

Jenny m’avait dit: » Tu verras,c’est particulier, un lieu très intéressant! »

Coup de foudre à vie! En fait, je réalise maintenant que ce fut la porte ouverte pour une nouvelle existence. J’avais vingt et un ans, calibrée par une éducation bourgeoise, corsetée, et je commençais à sortir du cadre, pour tout dire, j’explosais! Nous étions en septembre 67… neuf mois plus tard, le temps d’une gestation, c’était mai 68… De la Scala, j’entendrais la « petite guerre », le remuement des pavés, nous sentirions la fumée, irions jeter un oeil, recevrions les commentaires d’étudiants qui se castagnaient. De ma banlieue, m’arrivaient  seulement, les voix ébahies des reporters, en scooter, sur les ondes d’Europe1 ou de R T L, décrivant les premières flambées: la Scala était un fauteuil d’orchestre.

Mais la Scala fut surtout, pour moi, une école et une clef des champs, tout ensemble. Contradiction apparente, ce fut surtout le contexte où j’ai pris conscience de ma vraie nature, sans la nommer encore: j’étais une artiste et rien d’autre ne m’intéressait jamais! Ainsi, il existait une nouvelle manière de vivre, de penser, qui permettait d’être différent, accepté et de sortir du moule qu’on me proposait. Ce n’était pas rien, je ne le savais pas encore, mais la graine était semée…

La Scala était à la fois un café, un théatre, un lieu de rencontre et de paroles, où foisonnait un brassage de cultures exaltant. Etudiants, comédiens, chanteurs, concertistes ou peintres bohèmes, chacun pouvait lire  son poème, le texte de sa chanson, prendre une guitare ou pousser la voix: des pires et des meilleures, je n’ai pas peur de le dire, j’ai fait partie des pires: « Et pourtant elle tourne!… » la terre! Chanson sur Galilée, bien écrite par Jacky, toujours souriant et patient, accompagnant ma voix de crécelle et celle des choeurs à la guitare. Nous avions l’ambition de faire un groupe!… On aurait pu tourner les bronzés… J’ai même passé les auditions de « Hair », au théatre de la Porte Saint Martin, en braillant la chanson de Marie Madeleine.

Mais la Scala, c’était, avant tout, une famille, un lieu d’amitié qui devait tout aux Scala, pour leur qualité d’hospitalité, leur non jugement sur autrui et leur capacité à fédérer: des humanistes. Grâce à eux,ce monde bariolé se côtoyait sans histoires,et je n’ai aucun souvenir d’évènements désagréables, choquants ou vexants, d’ une risque ou même d’un fleuret moucheté verbal acide, car si on riait beaucoup à la Scala, on savait aussi s’y tenir.

Chez Scala, il y avait les gens de passage, les occasionnels et les quotidiens, les habitués dont je faisais partie, car un jour sans Scala était, pour moi, impensable. Préambule à tout, on s’y retrouvait pour la soirée et faire la fermeture le plus souvent, ou juste pour prendre un verre. Deux heures de transit, puis on allait dîner, au cinéma, voir d’autres amis, mais une soirée sans un passage était une soirée où il manquait quelque chose, une soirée vide. A la Scala, je plantais mes repères, bétonais ma solitude, partageais ma jeunesse et mes idées avec ceux de ma race. Les libres penseurs, les artistes, les anars, les poètes, les plumes au vent, les « gratouilleurs », les verbeux, les ventres vides ou les souffrants, les enfants de dieu et ses canards sauvages… Faune universelle et superbe!

Et puis, il y avait Rodolphe KARSENTY. Je n’ai jamais su qui il était, ni ce qu’il faisait dans la vie, nous n’étions pas curieux de ça. Pour moi, Rodolphe était un titi, un soldat de l’armée américaine dans « Paris brûle-t-il? » un fou de cinéma qui connaissait par coeur nombre de classiques noir et blanc. Je l’entends encore imiter Arletty dans « les enfants du Paradis ». Carné 43. Garance: « Le jour on se dispute, mais au lit on se comprend. » Il manque un morceau que j’ai oublié, mais Rodolphe savait. Et puis, Brasseur, Frédéric Lemaître: « Le monde est petit pour des gens comme nous qui s’aiment passionnément… » Et Arletty, encore, dans « Hôtel du Nord », avec : « Atmosphère, atmosphère, est ce que j’ai une gueule d’atmosphère? » tant entendu, rabaché, usé, élimé, comme dans le non moins célèbre « Quai des brumes » avec son : « T’as de beaux yeux, tu sais! »qui a fait le tour du monde. Je l’ai entendu en plein désert tunisien. J’ai repensé à Rodolphe, cette nuit là, dans l’oasis, sous les palmiers…

Bernard LAVILLIERS nous chanta, à la Scala, ses premières chansons. Il « fréquenta » Jenny et Nelly, mes deux amies, pas ensemble, mais l’une après l’autre! Baroudeur, déjà branché sur le Brésil, nous avions, Nelly et moi, porté son premier disque « Polydor »à Victor Azaria, à la Maison de la Radio, pour qu’il passe sur les ondes…

Nelly LEWIN, habituée de la Scala, travaillait à la télévision. Grâce à elle, j’ai participé à un film avec Pierre Richard. La Scala conduisait à tout!

Je ma souviens d’une pièce de Clara MALRAUX: « L’impermanence et d’une autre: « Thalie » de Pierre Louis PECLAT, mise en scène par Marc Léopold LEVY et jouée par Catherine ARDITTI, que je revois de dos avec ses longs cheveux, scandant de ses mains nerveuses, le flanc d’un flipper…Elle a gardé ses dents du bonheur. Son frère, Pierre, était venu à la première, en pardessus Camel, visage plus rond, cheveux plus courts, discret et neutre, pas encore le ARDITTI charismatique que nous connaissons: en tous les cas, pas ce soir là, mais c’était la soirée de sa soeur à la Scala!…

Dans les habitués, il y avait encore Francis MOZE, l’indien, catogan et cheveux noirs, grand garçon fort et large, qui ne pouvait nier ses origines. Fils d’un indien d’Amérique du nord, venu faire la guerre en Europe et d’une française, Francis adorait manger le maïs et cuisiner exotique: il le faisait très bien. Compositeur, guitariste, Francis fut l’un des musiciens à l’origine du groupe « Magma ». Il jouait aussi, au « gibus club », près de la République. 

weilerannemarie1.jpg

Henri DES, le chanteur pour enfants, fit de nombreux passages à la Scala. Nous avons fait connaissance un soir où il était venu prendre un verre après un concert. Pas encore l’Olympia, mais je l’ai raccompagné du côté de Stalingrad et il m’a parlé de sa femme, de l’enfant qu’elle venait de mettre au monde, assistant et participant à l’accouchement. C’était très touchant, magnifique et, surtout, très en avance. Un homme qui accompagne sa femme dans la naissance de leur enfant, ne peut pas être tout à fait mauvais!… Je me souviens d’une certaine feuille de platane, ramassée en marchant sur les quais et que je revois, jouant avec ses mains…J’ai gardé un souvenir chaleureux et tendre d’ Henri DES. Je suis heureuse de son succès.

Caroline CELLIER, ravissante comédienne, encore peu connue, venait aussi, de temps en temps, prendre un verre, tout comme Gérard LENORMAND, pour ne parler que des plus « célèbres »

A côté de la Scala, il y avait « l’Inca », tenu par Pâris ZURINI, le voisin aux cheveux blancs et courbé par les ans. Toujours vert, l’italien Pâris avait fait un enfant à une jeunette, brunette, dodue, à l’aspect campagnard, une Aline Charigaud pour un Renoir… D’un premier mariage, il avait deux fils: Manou, grand, costaud, photographe, coureur automobile et, accessoirement séducteur, qui faisait partie, avec « Béru », de la « bande à BELTOISE. » 

Fous du volant, époque où l’automobile était à la mode, on se prenait pour Graham Hill et on allait sur les circuits, au Mans, à Monthléry, n’import où. Nous assistions ou participions à des courses de côtes, s’entraînant sur les lieux, la veille, cherchant à aller de plus en plus vite, tenant,chacun son tour, le chrono ou le volant! Certains prenaient des cours de conduite, à Magnicourt, le dimanche.

Un jour, Manou m’avait emprunté ma voiture, et, me la ramenant, l’avait garée, dans un tête à queue spectaculaire, devant la Scala. Tout le peuple était sur le trottoir pour admirer l’artiste, un as du volant reconnu! Il avait frôlé les voitures en stationnement, dans un cercle parfait, pirouettant et s’immobilisant sans une égratignure. De la haute voltige! J’en transpire encore!

Et puis, il y avait Gabi, son frère cadet, musicien, long et mince, sensible et fin, qui avait fabriqué, lui même, son clavecin. Il me le confia, pour le mettre à l’abri, chez mes parents, le temps d’un déménagement…

Je me souviens de Bernard, le marin breton, blond navigateur aux yeux bleus et aux cheveux bouclés, qui sillonnait le globe et nous faisait rêver sur une raie manta, qu’il avait caressée sous le ventre… Bernard est auréolé de bleu turquoise, de soleil sur la mer et du chant des sirènes… 

Et puis,un jour, c’est Christian MARCANTETTI, le marseillais, qui débarque à la Scala avec sa guitare, pour conquérir Paris. Sûr de lui, ne doutant de rien, avec toute la force de ses vingt ans, rastignac du vieux port, avec l’accent rauque qui déchire, Christian chantait et voulait faire carrière… Il exaltait, sur trois accords, son amour pour Christelle, dans un texte sans concurrence pour Brel, sublimant cette fiancée du moment, restée au pays et qu’il cocufiait allègrement: « Christelle, mon amour, ma belle… »

Christian me disait; « Ta robe, elle est pas rose, avé la bouche en cul de poule, ta robe, elle est rase,

t’ enteng : RASE! Vous ne savez pas parler, à Paris, peuchère! »  

Et puis, j’ai rencontré « Béru »: Jacques GODREUILl, un joli nom qu’on n’utilisait jamais. Ses copains, à la Scala, l’appelaient tous:  « Béru » , sauf moi, qui n’ai jamais lu « San Antonio », et sa mère, affublée par extention, du prénom de la mère de Bérurier: « Félicie ». Je ne me souviens pas d’avoir son vrai prénom! Petite bonne femme nerveuse, qui travaillait comme assistante en radiologie, à la clinique Geoffroy Saint Hilaire, juste à côté de la Scala.

Jacques travaillait dans l’imprimerie et venait, chaque soir, à la Scala, juste en face de chez lui. J’avais une jolie Fiat coupée, de demoiselle, celle qu’ avait si bien garée Manou, une petite nerveuse, au moteur qui chauffe et m’avait fondu quelques joints de culasse sur les routesd »Italie.

J’ai revu Jacques dans les années 80, fumant toujours sa gauloise, au coin de l’avenue de Friedland et de la rue Arsène Houssaye. J’étais derrière la fenêtre de mon bureau, dans l’agence de pub où je travaillais et n’ai pas osé descendre ou lui faire un signe. Plus tard, c’est lui qui m’a rappelée, il avait trouvé mon numéro et m’a parlé de sa vie. Il avait épousé une femme médecin, avait des jumelles, habitait boulevard de Grenelle et semblait heureux

Zabu et Ezra étaient des étudiants brillants et des musiciens. Zabu était, en plus, chanteur dont j’ai reconnu la voix dans la bande annonce d’un feuilleton télé, voix remplacée, depuis, par Herbert Léonard. Et puis Ezra, son ami, son alter égo qu’il ne quittait jamais. Ezra, aux cheveux frisés, aux petites lunettes caractéristiques, ovales, comme celles de Napoléon III!

Des cerveaux, ces deux là! Zabu était mince, pas très grand, habillé de kaki, exactement comme maintenant. Précurseur du pantalon bi place, avec l’entre jambe à mi-cuisse, Zabu portait encore des cheveux noirs, longs et raides, qu’ il balançait souvent en arrière, d’un coup de tête ou attachait en catogan. Mais, surtout, il avait cette voix formidable, unique, éraillée, sensuelle, déchirée et déchirante, ce timbre grave et si particulier qui aurait pu faire sa carrière. Je lui en parlais souvent, mais cela ne semblait pas l’intéresser, en tous les cas, pas à n’importe quel prix. J’en déduis, aujourd’hui, qu’ il ne voulait pas se faire dévorer par le star système! Zabu était un être libre, voulait garder son âme et il avait raison…

 

alainportdesttrop.jpg 

                                         Alain, le tombeur!

Dans les figures notoires qui ont fréquenté la Scala, bien avant moi, il y avait Alain HEISSE, qui fut de toutes les périodes, de toutes les aventures, jusqu’à ce qu’il parte aux Etats Unis. Grand, blond aux yeux bleus, de type américain, avec sa coupe G.I., un long corps musclé, mais travaillé sans excès, Alain ressemblait à Mike Marchal, le fils de Michèle Morgan. C’était un fort beau garçon et il en profitait! Peintre de son état, c’était, surtout, le tombeur de ces dames et d’autres, bien moins lotis, lui faisaient une pub ou contre pub, selon le point de vue d’ où l’on se place, en lui érigeant une statue de Don Juan ou de Casanova, qui n’a pas mieux fini…

Des anecdotes couraient à son sujet, racontant qu’il passait d’un lit à l’autre et que des filles énamourées dormaient sur son paillasson, en attendant son retour. Alain, qui peignait sur la place du Tertre, y vendant plus ou moins bien ses Poulbots, eut envie de changer d’air et partir pour l’Amérique. Il vécut deux ans à New York et, en rentrant, me fit comprendre que rien ne valait les françaises… A ses dires, les femmes américaines étaient trop matérialistes et donnaient des tickets de rendez vous aux plus offrants,dans les boîtes de nuit. Don Juan dépité n’avait pas sa place chez les « amerlos » et décrivait, dans l’intimité d’une Scala à échelle humaine, des boîtes de nuit gigantesques, sur plusieurs étages, comme des lieux brassant des milliers de personnes, qui ne communiquaient pas. Au milieu de tout ça, il avait ressenti une solitude extrême et préféré rentrer en France, où il y avait ses repères. A la Scala, il était en famille: Alain était un sensible, qui se l’avouait enfin!

Par la suite, Alain a changé d’activité, il est devenu photographe et je lui dois de merveilleuses séries de photos, à Paris comme à Deauville et Honfleur… « Miroir, mon beau miroir… » C’est râpé, le top modèle mania avait déjà frappé…

Alain m’a rappelée en 91, nous avons dîné sur Paris et, par la suite, nous nous sommes parlés de temps en temps, au téléphone. Il était parti s’installer dans le midi, pas très loin de Denise et Jacky, au pays des melons, près du Pont d’Avignon… Il y a ouvert un restaurant, en souvenir de la Scala, meilleur moment de sa vie, souvenir d’Arletty et Rodolphe, son ami, restaurant qu’ il a appelé : « La belle époque! » Un accident de voiture a occasionné une rupture dans sa vie , je ne sais pas ce qu’est devenu Alain, depuis?… 

Il y avait, encore, parmi les fidèles, présent tous les soirs, un étudiant brillant, garçon brun, à lunettes, à la voix traînante, amoureux fou de France Gall: Michel PUTERFLAM, dit: Hagaï! Je ne l’ai jamais appelé autrement que Hagaï et la sonorité de ces deux syllabes, quand je l’entends sonnailler dans ma mémoire, s’accompagne du rire de son propriétaire, curieuse impression! Je le raccompagnais souvent, rue de Clignancourt, à l’heure de plus de métro. Nous parlions longtemps dans la voiture et il me faisait rire, avec cette voix nasillarde si caractéristique qui était la sienne. C’est étonnant, comme on se souvient des voix… La sienne était un rien paresseuse, lambinante, tirant sa flemme comme au sortir du rêve, alors que c’était un garçon qui bossait tout le temps… Hagaï s’était, un jour, acheté un solex, était heureux de la liberté que ça lui procurait et je le revois sur l’engin ronronnant, se penchant éxagérément dans les courbes, virevoltant devant la fontaine, au coin de la rue du Sentier, faisant le clown, à l »entrée du Jardin des Plantes… Peu de temps après, nous avons appris sa mort. Choc! Toute la Scala se sentit en deuil. Hagaï s’était fait projeter vers le ciel, avec son solex, au dessus de la rue Clignancourt, en entrant un soir… Un soir, comme ceux que nous avions souvent partagés, un soir ordinaire, aussi banal que ceux où il descendait de ma voiture, en souriant et me disant: A demain! La mort, à vingt ans, on ne s’y fait pas vraiment… Hagaï riant à dents écartées, dents pleines du bonheur à venir, en solex, sur un ciel étoilé, avec un violon, c’est ainsi qu’il me plait de le voir et de garder, comme souvenir de lui, la poésie surréaliste d’un Chagall!!… 

A quelques pas de la Scala, dans un immeuble en pierre de taille, au dernier étage d’une tourelle, habitait un comédien qui eut son heure de gloire. L’ un des tout premiers à avoir serré Brigitte Bardot dans ses bras, au cinéma, il fut, aussi, le héros d’ une série télévisée, en noir et blanc, qui passait  à ce moment là. Il me plaisait infiniment, je me persuadais que j’étais amoureuse…Je l’ai rencontré à la Scala ou sur le trottoir, juste devant, je ne sais plus… Silence, on tourne… Je ne dirai pas son nom, il avait le caractère très chatouilleux! 

Photos et texte en vrac, désordre relatif, souvenirs approximatifs… Mille choses pourraient encore se dire, mais j’ai promis ce texte à Jacky, depuis juin!!!… Je pourrais, cependant, ajouter que tout ça se déroulait sur fond de guerre du Vietnam, de bonzes en flammes, de Printemps de Prague, Yann Pallach, l’étudiant, tragédies et bonheurs d’un monde en marche, Woodstock, Beatles, Stone, Barbara et puis et puis: le printemps de Vivaldi … Et puis, le téléphone de Paris, l’époque où les numéros racontaient quelque chose, téléphone à sept chiffres, à en tête, qui indiquait le quartier… OPEra 12 14, MONmartre 36 40, PASsy 11 25… Retrouver des gens aimés au bout du fil?… Livre à plusieurs voix du passé, versé sur du papier?

S’il existait un endroit similaire, dans Paris, je serais curieuse d’aller y voir. Mais non, finalement, car la Scala était unique, elle corespondait à une époque: la notre, et je ne me retrouverais pas dans cette nouveauté… Denise et Jacky furent des passeurs…

Mille bisous à ceux qui liront, se souviendront… Avec une infinie tendresse, pour nos jours partagés. Nous étions heureux et nous ne le savions pas, moi, en tous les cas…

PS/ J’ai eu Christian, au bout du fil, le Christian à la « Rase »! On a bien ri!…

Rendez vous est pris avec Jenny, enfin, pour petit tour au Luxembourg, le 4 octobre 2008… Quarante ans après le fameux mois de mai!!! Compter en dizaines, je ne m’y ferai jamais…

Anne Marie WEILER

weilerammaisonetjardin002.jpg

                                    anne-marie.weiler@orange.fr

                                                         

 

Publié dans WEILER Anne Marie | Commentaires fermés

 

SAUVONS NOS ECOLES ! |
On nous prend pour des cons! |
En construction |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Délices et Saveurs
| La légende de Fecinu
| laroquebrou